Sauvés par leurs culottes !
Une lecture buissonnière des archives de la période révolutionnaire apporte quelques éléments intéressants à l'ethnographie de la région qui m'intéresse. Je prendrai l'exemple du combat de l'Hôpital qui s'est déroulé à La Roche-Bernard le 15 mars 1793. Après la décision de la Convention d'une levée extraordinaire de 300 000 hommes pour faire face à une coalition européenne, un soulèvement populaire s'organisa autour de Savenay et 5000 insurgés arrivèrent à La Roche-Bernard. À l'Hôpital, il s'engagea un combat qui fit des morts et provoqua l'assassinat de Joseph Sauveur. Cette histoire est bien renseignée et chacun peut en connaître les détails dans de nombreuses publications, quelques-unes d'entre elles étant d'ailleurs disponibles en ligne. Il y a des détails pourtant qui ne sont jamais mentionnés par les historiens locaux. Suite au combat de l'Hôpital, il fut organisé un procès dont les Archives départementales du Morbihan gardent les minutes (A.D.M. L 270). Or, celles-ci sont pleines de petites surprises...
Le 17 juin 1793, le citoyen Denigot, marguillier de la paroisse de Férel, présent à l'Hôpital, a déclaré au juge « que dans le combat il leur étoit venu plusieurs coups de fusil, mais que le bon Dieu étoit pour eux car les balles passoient dans leurs culottes sans leur faire aucune blessure. » Comme beaucoup d'hommes de Férel et des environs, cet homme portait ce jour-là ses grandes culottes, ainsi que les nomment les inventaires après décès. Selon Huet de Coëtlizan, ce genre d'habit se portait les jours de travail, tandis que les courtes l'étaient les jours de fête (Huet de Coëtlizan, Jean-Baptiste, Recherches économiques et statistiques sur le département de la Loire-Inférieure, annuaire de l'an XI, Nantes, Chez Malassis, an 12, p. 413).

Homme de Saint-Lyphard. Lithographie d'Henri Charpentier éditée à Nantes en 1829 et faisant partie de la Collection de costumes pittoresques de la Bretagne et autres contrées de la France où la mise des habitants offre quelques singularités remarquables.
Le citoyen Denigot n'était sûrement pas le seul à porter de grandes culottes ce jour-là, « Dumas (Desmas ?), fils de Gratien, de Péaule étoit déguisé en paysan, en chemisette de bélinge mode de péaule, avec une grande culotte de toile, chapeau de paysan ». Cette simple phrase descriptive fournit de nombreuses informations. Les grandes culottes étaient certes portées de part de d’autre de la Vilaine mais les paysans étaient vêtus (déguisés) toutefois de vêtements qui se distinguaient par leur forme. Il était donc possible, à la fin du 18e siècle, de déterminer la provenance paroissiale des hommes et la chemisette (veste) en en était un des moyens.
J'ai eu l'occasion déjà de signaler et commenter d'autres documents de la même période évoquant les différences d'aspect des habitants des deux rives de la Vilaine (Dréan Hervé, Le costume dans le canton de La Roche-Bernard (1789-1939), Rennes, Dastum, 1995, p. 62-63). Les culottes dont je parlais plus haut étaient-elles différentes ? En tout cas, en janvier 1805, Jean Cado, garçon meunier au Rodoir en Nivillac, originaire de Péaule, allait faire faire les siennes à Marzan... En 1811 encore, les minutes d’un procès disent était possible de reconnaître à Nivillac un « Breton de Péaule » à l’allure de sa vêture.
Ce sont là parmi les tout premiers témoignages des particularités vestimentaires observées dans notre région entre les Beurtons de la rive droite et les Mitaods de la rive opposée de la Vilaine, différences qui perdureront, notamment dans les coiffes des femmes, jusque dans la première moitié du 20e siècle (Dréan Hervé, Bedas et Bebets, blasons et surnoms autour de La Roche-Bernard en Haute-Bretagne, La Roche-Bernard, Le Popotian, 2022).
Hervé Dréan, le 8 mars 2026


